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Tête d’affiche du mois de juin : Enfants Sauvages

Publié le 31 Mai 2025 par

Ce mois-ci, la tête d’affiche du mois de juin est Enfants Sauvages. Pour lire la critique de l’album précédent, Arythmie : c’est ici

Il y a eu quelques changements au sein de la formation avec le départ de Justine et de Charles-Antoine. Pouvez-vous nous parler un peu des deux nouveaux venus ?

Nic-en-Chest, le batteur, est arrivé à la fin de l’été avec nous. Rox le connaissait bien, de par ses autres projets comme Panic Attack, Easy Pain, des Vilains Puceaux et du fameux groupe Les Poignards. Il est également le fils de Rox 😉 Lorsqu’il est venu essayer, il avait appris les tunes entre Matane, ville du poil, et Québec, sur le retour. Il est venu jammer le soir même pis c’était évident qu’il allait prendre le relais derrière les tambours. En plus d’assurer sur le banc, il gère le temps des pratiques et est vraiment une aide au niveau de la gestion du band et du déroulement des pratiques.

On tenait techniquement à avoir une autre femme à la basse, encore une fois. Cependant, lorsque Justine avait rejoint le groupe, nous avions eu beaucoup de difficulté à trouver une bassiste disponible et qui «pickait » comme on le souhaitait. Cette fois, c’était la distance ou l’horaire avec des bassistes qui nous bloquaient. Étienne est mon ami dans la vie et il n’avait plus de band. Il jouait auparavant dans Traps et Les Survivants. Un p’tit gars d’Alma. J’ai juste eu un flash de jouer avec lui, parce que j’en avais envie. On lui a demandé de venir essayer et les autres se sont également super bien entendus avec lui ! Avec son sens de l’humour aiguisé, il apporte le p’tit côté edgy au band.

Crédit photo : Charline Clavier

En 2018, vous avez sorti Crève ton cœur et en 2023, Arythmie, album qui vous a mérité le titre d’album de l’année. Où en êtes-vous avec Avant la mort ? Pouvez-vous nous en dire plus ?

L’album vient tout juste de sortir le 16 mai dernier en format numérique, sur Bandcamp. L’album physique en vinyle est prêt, mais Rox a changé d’idée à la dernière minute pour l’un des inserts dans l’album, reportant la sortie physique. En mode urgence, elle a illustré en dessins et collages les textes que [Lucien] Francoeur a composés pour les poèmes entre les chansons. L’album est différent des deux premiers, tout en ayant une belle continuité.

C’est normal et sain pour un groupe de garder ses racines, mais d’explorer un peu. Les textes sont davantage peaufinés et cet album a été construit avec une trame narrative, faisant de l’album un tout cohérent de la première pièce à la dernière. En effet, la dernière pièce, Heure de passage, fait écho à la première, Mise en bouche, au niveau des sonorités. Quant aux paroles, on vous invite dans la tête, dans l’univers d’une femme à travers les différents passages de sa vie. Des rites de passage, des actions consommées, la vie et la mort de celle-ci. 

Est-ce que l’album est une fois de plus enregistré en une seule track comme pour Arythmie ? Si oui, pouvez-vous m’expliquer pourquoi ce processus créatif ? 

En effet, comme les deux autres, l’album a été enregistré sur bobine et en formule live dans le studio de Ryan Battistuzzi. On prend toujours « la moins pire » de la gang pis on (essaie d’assumer) assume les erreurs. Aucune pièce n’est parfaite. C’est un peu comme si on prenait une photographie dans le temps au niveau musical. Les pièces seraient différentes (et elles le sont !) si Étienne et Nic les avaient enregistrées, mais à ce moment-là, c’était ça. On aime beaucoup préserver la notion de brut et d’authenticité, le plus fidèle possible à ce qu’on reproduit en concert. 

J’ai cru comprendre dans une entrevue que vous avez offerte à l’émission Backstage que Lucien Francoeur apparaît sur le prochain album. Rox, peux-tu me dire ce que représente Lucien pour toi ? J’ai cru comprendre au fil du temps qu’il avait une place particulière pour toi. 

En effet, de par ses textes, sa manière d’être, ses mots, ses maux et son charisme. Il a également su souvent chanter ma trame amoureuse, ma trame de vie. En 2018, Seb Collin m’avait invitée à venir faire deux chansons avec Aut’chose à l’Anti à Québec. C’était les 70 ans de Lucien. On avait alors cliqué au niveau artistique et de la sensibilité. Je me vois parfois à travers ses textes, autant du côté des femmes de ces derniers que parfois même à travers son vécu, ses émotions. Ses paroles et sa personnalité résonnent en moi, et peut-être à travers une partie de mon alter ego. 

Pour le dernier album, j’ai approché Virginie, sa fille, qui me connaissait depuis le concert de 2018. Elle lui a expliqué le concept de composer et de lire 20 « entre tunes » et il a accepté. Il a préféré avoir seulement les titres des chansons et non les paroles, afin d’y apposer en mots ce qui le faisait vibrer du titre. Je le vois un peu comme un genre de cadavre exquis, processus créatif que je chéris des Automatistes

Je me sens privilégiée et honorée d’avoir pu accueillir ses mots, ses paroles, ses émotions.

Vous êtes sur la plupart des bons line-up de festivals au Québec cet été : Le Festif de Baie-St-Paul, le Pouzza. Et le plus impressionnant : Les Francofolies de Montréal, en première partie de Mononc Serge et Anonymus. C’est un peu comme l’accomplissement d’une carrière où très peu de groupes auront la chance de fouler les planches d’un aussi gros festival de portée internationale. Comment entrevoyez-vous cette prestation ? 

Peu importe qu’il y ait 5 ou 5000 personnes, j’ai pour mentalité que toutes les personnes s’équivalent. On doit donner un bon concert, peu importe le lieu ou la circonstance. Je me souviens de Nick Babeu de Trigger Effect que j’adorais. Une fois, je crois que nous étions sept dans la salle à Québec. Il avait donné un show comme jamais !

Bref, nous sommes bien contents et contentes de pouvoir faire tous ces festivals, d’autant plus que comme musique, nous sommes un peu champ gauche et surtout, que nous sommes totalement indépendants et indépendantes. Aucun gérant ou gérante, aucune étiquette de disque, rien. Juste nous et notre jus de bras. On remercie l’univers de mettre sur notre chemin ces opportunités et surtout, les personnes qui essaient et qui osent nous placer dans leur festival.

Crédit photo : Charline Clavier

Je serai curieuse d’en apprendre plus sur votre « Opéra Punk », qui aura lieu dans quelques jours. Quel est le concept et comment avez-vous eu cette idée ?

L’idée de faire un concert différent pour cet album, soit de le construire et de présenter du début à la fin comme sur l’album, a germé depuis l’été dernier. L’album se prêtait à faire quelque chose d’autre. J’ai eu un flash lorsque je suis allée à L’Arquemuse : c’était là que ça devait se passer. Et de fil en aiguille, j’ai discuté et travaillé avec Nathalie Côté, en scénographie et co-direction artistique.

Elle a bien su comprendre ce qui se passait dans ma tête et m’a aidée à placer tout ça. C’est vraiment un travail incroyable qu’elle accomplit avec nous. C’est un gros work-in-progress : nous avons également une semaine de résidence sur place la semaine précédant le concert. 

Un « Opéra Punk », c’est une « œuvre » totale, avec plusieurs médiums : arts visuels, projections, photographies, théâtre, décors, participation du public et musique, bien évidemment. C’est un peu inspiré du « Rocky Horror Picture Show », mais à notre sauce. On a tout fait nous-mêmes avec des amis et des collaborateurs et collaboratrices pour monter le concert et le rendre possible. On a même demandé à un cinéaste de documenter les sessions de travail et la présentation, le happening du 6 juin. 

Encore une fois, on fait tout nous-mêmes de manière indépendante. On aimerait bien pouvoir le refaire et adapter toutes les fois le concept selon l’endroit, le lieu, la capacité de gens… C’est quelque chose qui pourrait être possible, mais nous ne sommes pas rendus là.

De plus, advenant que ça puisse se reproduire, chaque prestation serait unique. Ce qui serait vraiment intéressant serait de pouvoir avoir une résidence d’une semaine toutes les fois, question de jouer dans le concept et de se laisser surprendre par les imprévus. 

Il faut en retenir l’importance du moment présent, en pleine conscience. Ce qui précède la mort : cette urgence de vivre. C’est un peu l’idéologie du groupe.

Crédit photo : Charline Clavier

On a tendance à penser que les groupes d’ici qui réussissent à se tailler une certaine notoriété le font souvent en anglais. Pourtant, jusqu’à présent, vous avez réussi à vous produire que dans la langue de Molière. Pourquoi est-ce aussi important pour vous de faire du bruit qu’en français ? Est-ce qu’un album en anglais est quelque chose que vous avez déjà envisagé ?

Personnellement, je suis nulle en anglais et je trouve sincèrement important de pouvoir jouer avec les mots, leur signification, leur double sens, leur sonorité. Je parle français et j’accorde une importance viscérale à la parlure, à mon « accent », à la manière du joual qu’on connaît. 

Certains membres du groupe ont déjà eu ou ont présentement d’autres projets en anglais. Cependant, Enfants Sauvages est un groupe pour qui notre langue maternelle est enracinée dans notre ligne directrice. Je ne sais pas comment je pourrais faire pour m’exprimer autrement : le choix de chaque mot, des rimes, des sens des mots, est devenu de plus en plus important sur chaque album. 

Le fait de s’appeler Enfants Sauvages, est-ce un peu comme un statement dans un refus global de vieillir, d’appartenir à un monde qui n’est pas fait pour les enfants ? Une autre explication ?

En effet. Quand on prend le temps de s’attarder aux définitions possibles du mot « sauvage », on comprend bien qu’ici, il est employé au terme d’être en marge, qui s’organise spontanément en dehors des règles, spontané, brut, hors du contrôle humain. J’aime bien que tu aies utilisé le terme refus global. Quand on sait qu’il s’agit d’un manifeste écrit par des hommes et des femmes issus du mouvement automatiste, ici, au Québec. Ce manifeste prônait, entre autres, la liberté, la créativité : ça nous rejoint dans notre démarche artistique qui s’illustre également hors du groupe, c.-à-d. dans nos vies respectives, et ce, dans diverses sphères de celles-ci.

« Des consciences s’éclairent au contact
vivifiant des poètes maudits : ces hommes qui,
sans être des monstres, osent exprimer haut et net
ce que les plus malheureux d’entre nous étouffent
tout bas dans la honte de soi et la terreur d’être
engloutis vivants 
».

Paul-Émile Borduas. Le Refus Global. 1948.

Rédaction : Claudia Bo et Enfants Sauvages

Correction : Val Girard

Révision : Julie Fortin